Quelle est l’origine de l’eczéma, ou dermatite atopique (DA), des nourrissons ? C’est ce qu’a investigué une équipe de recherche coordonnée par l’Inserm, le CNRS et l’Université de Toulouse. Et la réponse serait à rechercher du côté de l’élévation du taux de cortisol pendant le deuxième trimestre de la grossesse, selon une étude chez la souris publiée le 27 août dans la revue Nature. Ce phénomène déréglerait le système immunitaire fœtal et entraînerait une hypersensibilité de la peau, dès la naissance.
Des démangeaisons intenses et des rougeurs peuvent en effet apparaître sur le visage, le cou ou le ventre des nourrissons, en priorité dans des zones humides soumises à des frottements récurrents (plis des coudes et des genoux, couches-culottes). Si plusieurs études avaient déjà constaté une association entre un stress important subi par la mère lors de la grossesse et le risque d’eczéma chez son bébé, le lien de cause à effet n’avait pas été démontré.
Dans un premier temps, l’équipe de Nicolas Gaudenzio au sein de l’Institut toulousain des maladies infectieuses et inflammatoires (Infinity, CNRS/Inserm/UT) a exposé des souris gestantes à des lumières désagréables pour ces animaux nocturnes, plusieurs fois par jour trente minutes, entre le 13e et le 18e jour de leur grossesse, au moment où les systèmes immunitaire et nerveux se mettent en place au sein de la peau. Ce stress s’est immédiatement traduit par une élévation de leur taux de cortisol, comme les chercheurs ont pu l’observer grâce à des prélèvements de sang et de liquide amniotique.
Après la naissance, « à première vue, aucun signe anormal n’était visible chez la descendance, hormis une légère altération de la barrière cutanée : une perte accrue d’eau transépidermique – c’est-à-dire une évaporation de l’eau à travers la peau plus importante que d’habitude. Or, cette condition est connue pour favoriser l’apparition de l’eczéma, surtout chez les enfants », explique Nicolas Gaudenzio, chercheur à l’Inserm et dernier auteur de l’étude, dans un communiqué.
Pour reproduire les sensations d’un bébé en couche, les chercheurs ont appliqué des compresses humides sur le dos des souris. Certaines zones sensibles, telles que le cou, les plis du coude et des genoux ont ensuite été délicatement frottées à l’aide d’un ruban adhésif. Résultat : la descendance des souris stressées pendant leur grossesse a développé des éruptions cutanées et une hypersensibilité, signe de lésions eczémateuses profondes, alors que l’épiderme des souris témoins est resté intact et lisse.
Sensibilité exacerbée au toucher
Pour mieux comprendre la cause de ces lésions, les chercheurs sont ensuite allés voir au plus près des mécanismes inflammatoires et des voies nerveuses sensorielles stimulées lors d’une poussée d’eczéma. Une première analyse par séquençage de l’ARN des fibres nerveuses qui innervent la peau a permis d’observer que les neurones qui perçoivent la sensation de toucher étaient davantage activés chez la descendance des souris stressées. Ces neurones sont à l’interface entre le système nerveux central et le reste de l’organisme, dans les ganglions de la racine dorsale de la moelle épinière.
Des études comportementales complémentaires ont pu mettre en évidence qu’en effet, les souriceaux issus de mères stressées avaient une sensibilité au toucher exacerbée. « Cela démontre une hypersensibilité nerveuse au niveau la peau, car ce sont ces neurones spécialisés qui transmettent la sensation du toucher sous la forme de signaux électriques au niveau du cerveau », complète Nadine Serhan, première autrice de l’étude.
Des mastocytes activés au repos
Puis les chercheurs ont observé que l’expression de nombreux gènes des mastocytes (530 au total) avait été modifiée, signe d’un profond changement dans leur fonctionnement, par la production de cortisol. « En temps normal, ces cellules immunitaires libèrent de l’histamine, la substance à l’origine des rougeurs et des démangeaisons, en présence d’un agent allergène ou irritant. Mais ici, les mastocytes sont déjà activés au repos, dans un environnement neutre, ce qui veut dire que la peau est prédisposée à développer l’inflammation », explique Nicolas Gaudenzio. Cette découverte a été rendue possible grâce au séquençage de l’ARN à l’échelle d’une cellule unique, une approche qui consiste à isoler chaque cellule afin d’en extraire son contenu génétique et de déterminer les gènes qu’elle exprime. Ces gènes sont identifiés à partir de l’ARN, transcrit depuis l’ADN, qui renseigne sur leur fonction.
Chez l’humain, l’analyse de prélèvements sanguins de 58 femmes enceintes, atopiques et non atopiques, réalisée en collaboration avec des chercheurs et cliniciens de Singapour conforte l’hypothèse de l’équipe de recherche : chez les mères souffrant d’eczéma, l’affection étant connue pour être associée au stress (et à un risque accru de la dermatose dans la descendance), des taux de cortisol bien plus élevés ont également été observés au cours du deuxième trimestre de la grossesse (qui correspond au moment où les systèmes immunitaires et nerveux se développent dans la peau chez l’humain). Si les facteurs génétiques sont documentés, l’état émotionnel et psychologique de la mère pourrait aussi contribuer au développement de la dermatose à la naissance.
« C’est la première fois qu’il y a une démonstration claire que l’eczéma du nourrisson pourrait avoir des causes antérieures à la naissance du bébé », souligne Nicolas Gaudenzio, même si ces résultats ne prouvent pas (encore) l’existence d’un mécanisme semblable chez l’humain. Les chercheurs souhaitent désormais poursuivre les études sur les systèmes immunitaires et nerveux in utero, en particulier au cours du deuxième trimestre de grossesse, où ils se développent dans la peau chez l’humain. « Ces résultats soulignent l’importance d’étudier comment l’expérience des femmes enceintes affecte la santé des enfants », conclut le chercheur.
AVC de l’œil : la ténectéplase pas plus efficace que l’aspirine mais plus risquée
Cancer du sein post-partum : la sénescence favorise la dissémination des cellules
L’efficacité des stéthoscopes IA grevée en vie réelle par un faible usage
Autisme : les recos de la HAS mettent l’accent sur la précocité de la prise en charge