Présentée par les décideurs comme le remède à une pénurie médicale qu’ils ont laissé s’installer, la télémédecine est soutenue par des syndicats médicaux faisant preuve d’une naïveté affligeante. Généraliste de terrain, je ne peux rester indifférent devant cette nouvelle entourloupe dans le succès est, fort heureusement, loin d’être assuré.
Le principe est simple, voire simpliste : il s’agit d’une consultation à distance, sur le mode de la visioconférence, permettant à un patient et un médecin d’être mis en relation par le biais d’une connexion Internet.
Dans le cas de l’EHPAD, abondamment mis en avant pour promouvoir le système, le patient bénéficie de la présence d’un tiers, en l’occurrence un€ infirmier(e), qui aura à sa disposition un chariot d’instruments connectés, dont il pourra se servir, à la demande du médecin, pour procéder à l’examen clinique du patient ; grâce aux données fournies, et un interrogatoire probablement minimaliste, le praticien pourra établir un diagnostic et mettre en œuvre un traitement.
La disparition de la relation directe médecin patient
L’argument principal mis en avant par les promoteurs de ce procédé est qu’il permet de faciliter la mise en relation (virtuelle) du patient avec un médecin, devenue, dans de nombreux secteurs géographiques, problématique, en raison de l’accroissement des déserts médicaux.
Cette évolution inéluctable n’ayant pas été anticipée, malgré les mises en garde des praticiens de terrain, les gestionnaires de la santé mettent en œuvre un ersatz vendeur, puisqu’il fait appel aux nouvelles technologies.
Le principal défaut de ce procédé est la disparition de la relation directe du patient au médecin, élément essentiel dans la prise en compte de la plainte du patient et de la prise en charge de la souffrance exprimée ; certes, certaines spécialités médicales peuvent se contenter d’examiner un organe, mais la plupart prennent encore en compte le patient dans sa globalité. Cette relation est encore plus importante auprès d’un patient pensionnaire d’un EHPAD, qui n’aurait plus la possibilité, si l’on va au bout de cette logique, de bénéficier d’un contact avec un médecin praticien. En allant plus loin, pourquoi ne pas remplacer le médecin par un logiciel informatique (intelligence artificielle) dont les algorithmes seraient encore plus performants en matière de diagnostic et de conduite à tenir ?
Pour ce qui concerne la médecine hors EHPAD, cela paraît encore plus rudimentaire ; nul besoin de chariot connecté, il suffira de deux Smartphones (ou tablette ou ordinateur), munis des applications ad hoc sécurisées, celui du patient et celui du médecin ; la seule contrainte sera celle de l’horaire auquel se connecter ; je n’ose imaginer la pauvreté de l’échange, pourtant nommé examen médical (?), qui débouchera sur une prescription dédiée, avec un tarif (et donc un coût) équivalent à une consultation classique.
Le secret médical malmené
Qu’en est-il de la responsabilité du médecin qui établit un diagnostic dans des conditions minimalistes ? Qu’en est-il du secret médical, sachant que le patient pourra tout à fait se trouver dans un lieu public, ou entouré de l’affection des siens, au moment de l’échange ? Quel crédit accorder à un médecin qui aurait finalement tout à gagner à faire ce type de consultation expresse pendant des créneaux horaires élargis, plutôt que de faire de la « bonne » médecine en prenant le temps nécessaire pour écouter, interroger et examiner ses patients dans son cabinet, sans interférence extérieure ?
Là encore, en allant au bout de la logique, pourquoi ne pas remplacer les cabinets médicaux par des plates-formes délocalisées, ce que proposent d’ailleurs déjà certaines compagnies d’assurances totalement désintéressées…
Fort heureusement, cette télémédecine reste optionnelle. Certains confrères dont je respecte les choix, verront dans cette opportunité une réponse appropriée dans certaines situations (conseils téléphoniques, certificats de tous ordres enfin rémunérés) ; à la lecture de vos articles («Le Quotidien du Médecin» n° 9686 du 17/09/2018), je m’aperçois que d’autres ont moins d’états d’âme et se positionnent pour investir ce nouveau créneau.
Cette télémédecine est à la médecine ce que le fast-food est à la restauration classique, au mieux un pis-aller ponctuel, au pire une bien mauvaise habitude… Ce qui se joue dans ce type de décision est la qualité de la médecine que nous voulons offrir. Réduire l’acte médical à l’addition des dossiers techniques et à un échange sommaire met en évidence la méconnaissance qu’ont les instigateurs de ces procédés de la richesse du colloque singulier, sans parler de l’indispensable empathie, dont les mêmes nous rebattent les oreilles à longueur d’interviews.
Cette évolution des pratiques, qui peut sembler à première vue une solution miracle, porte en elle les germes de la marchandisation de la santé, et comme dans d’autres domaines, risque de se traduire par une dégradation de la santé publique et de concourir à l’aggravation du mal-être social.
Le remède est parfois pire que le mal…
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