Face aux déserts médicaux ou à la précarité

À Bordeaux, des pionniers construisent la santé de demain

Publié le 18/02/2019

Y aura-t-il encore des médecins en France en 2030 ? Et dans quel système de santé ? Provocatrices, ces questions étaient au cœur des débats du deuxième forum santé et avenir, organisé à Bordeaux par le quotidien « Sud Ouest ».

Ce rendez-vous s’appuie sur l’étude prospective du think tank Stratégie Innovations Santé qui définit trois scénarios : des réformes imposées d’en haut et se heurtant aux acteurs concernés ; un scénario de rupture bâti avec les professionnels de terrain ; et un scénario catastrophe d’effondrement de notre système solidaire de santé au profit des GAFA, ces géants du numérique. On l’a compris, les quelque 700 professionnels de santé et institutionnels présents à Bordeaux privilégient la deuxième option, dans lequel les réformes – certes inévitables – sont concertées et accompagnées.

Tout au long du forum, la présentation d’initiatives novatrices efficaces dans les territoires a permis de nourrir cette réflexion sur la transformation. Certes, il n’y a guère de point commun entre le plateau de Millevaches (12 habitants au km²) en Limousin et la ZUP des Couronneries de Poitiers (15 000 habitants sur un km²). Dans les deux cas pourtant, un pharmacien et un médecin, autrement dit des professionnels de première ligne, ont bâti des réseaux originaux ou des systèmes d'entraide répondant aux besoins des populations.  

Miser sur la prévention et le réseau connecté

Depuis son officine de Bugeat en Corrèze, Antoine Prioux coordonne un pôle de santé multisite (de la montagne limousine) qui suscite un intérêt croissant. « Construire une grosse maison de santé n’aurait fait qu’augmenter les inégalités dans une région où les gens doivent faire des km pour trouver un médecin, argumente-t-il. Il fallait simplement que les professionnels de santé travaillent ensemble et s’organisent pour répartir leur offre de soins, ici autour de cinq cabinets médicaux reliés par un système d’information ouvert aux pharmaciens et infirmiers. » Autrement dit, les murs ne sont pas l'alpha et l'omega de la collaboration.   

Outre les avantages évidents de ce réseau connecté pour maintenir une offre médicale et pharmaceutique dans un secteur enclavé (système informatique commun, agendas partagés, accès aux dossiers patients, ordonnances), c'est le modèle économique même de notre système de santé qui est interrogé. « Le modèle actuel, bâti pour des soins courants alors que nous traitons principalement des patients chroniques, est obsolète et absurde, souligne le pharmacien. Plus ils sont malades, plus je suis payé ! Il faut fonctionner autrement. Ainsi, j’ai engagé un pharmacien pour faire de la dé-prescription sur les benzodiazépines pour éviter les chutes et les hospitalisations… J’ai investi pour faire baisser mon chiffre d’affaires ! » Cette approche pose la question de la rentabilité de la prévention. « Dans certains pays, les professionnels de santé reçoivent une incitation financière quand les indicateurs de santé de leurs patients s’améliorent », souligne Solange Ménival, présidente du think tank Stratégie Innovations Santé.

Ateliers et patients experts

A Poitiers, le Dr François Birault dirige la MSP des Couronneries qui rassemble 47 professionnels de santé au service d’une population en situation de très grande précarité. « Il faut un an pour avoir un rendez-vous en diabétologie ou en ophtalmologie, explique le généraliste. Dans ces conditions, les patients n’y vont pas. Et aller au CHU est difficile, il faut prendre au moins deux bus. »

Aussi, la MSP des Couronneries vise à rétablir l’accès aux soins par des actions multiples transversales – travail avec la médecine scolaire, ateliers de sport sur prescription pour les patients diabétiques ou dépressifs, ateliers de santé sexuelle, accueil social, patients experts aidant à la formation des internes et bientôt une salle de consultation d’urgence. Ces initiatives variées ont permis d’améliorer les conditions d’exercice et l’accès aux soins. Mais les moyens manquent, en particulier pour organiser la coordination. « On vit une révolution qu’il faut accompagner par des financements », rappelle Alain Galland, président régional de France Assos Santé. Il serait dommage que les pionniers se découragent.

De notre correspondant Patrice Jayat

Source : Le Quotidien du médecin: 9725