La médecine du travail à l'heure de la réforme

À Chartres, entretiens infirmiers et équipes pluridisciplinaires ont déjà fait leurs preuves

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Publié le 09/03/2017
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Photo Chartres

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Suppression de la visite médicale d'embauche (sauf emplois à risques), espacement des visites obligatoires : la réforme de la médecine du travail, en vigueur depuis janvier 2017, bouscule et divise la spécialité, qui redoute un risque de démantèlement.

Certains services de santé au travail ont pourtant pris le pli depuis longtemps. À une dizaine de minutes du centre-ville de Chartres, un grand bâtiment blanc : nous sommes au siège – et dans l'un des huit centres d'examens – du Service interprofessionnel de santé au travail en Eure-et-Loir (Sistel). Dès huit heures, les salariés franchissent la porte automatique pour leurs visites. Au rez-de-chaussée, quelques personnes patientent dans le couloir, convocation à la main.

Délégation

Ici, on peut se targuer d'avoir une longueur d'avance sur les évolutions réglementaires. Le décret du 27 décembre 2016 relatif à la « modernisation » de la médecine du travail instaure une visite d'« information et de prévention » réalisée par un infirmier de l'équipe de santé pluridisciplinaire, sauf s'il existe des risques particuliers pour les travailleurs (dans ce cas la visite médicale d'embauche est conservée). Au Sistel, on fonctionne déjà peu ou prou sur ce modèle depuis des années.

« Grâce à un agrément de la Direccte [Direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l'emploi], des infirmiers en santé au travail réalisent des entretiens et des visites depuis sept ans », précise le directeur du Sistel, Christian Perrin. Le service de santé a en effet embauché des infirmiers dès 2010. En plus de leur payer l'inscription au diplôme interuniversitaire de santé au travail (DIUST), il a mis en place une prime mensuelle pour inciter les médecins à déléguer certaines visites.

Pas de semaine type

Aujourd'hui, quinze infirmiers en santé au travail officient au Sistel, en équipe avec des médecins coordinateurs. C'est le cas de Corinne Groux, qui travaille avec le Dr Anne Cochet depuis 2014. Avant d'arriver au Sistel, elle a été infirmière en clinique dans le Sud. De son côté, le Dr Cochet sillonnait les campagnes au chevet d'agriculteurs, en tant que médecin de la Mutuelle sociale agricole (MSA). À deux, elles suivent désormais 4 000 salariés, répartis dans près de 400 entreprises… « Il y a le journal local, des banques, des petits magasins, des usines de flacons de parfum, des maisons de retraite, c'est très varié », détaille le médecin. 

« Il n'y a pas de semaine type, nous sommes la moitié du temps dans le centre à faire des visites, et l'autre moitié dans les entreprises, la loi nous oblige à 150 demi-journées d'activité sur le milieu de travail, témoigne l'infirmière. Lors des entretiens, je questionne le salarié sur son poste de travail. Qu'est ce qu'il fait ? Est-il exposé à des risques ? »

La jeune femme prend en charge des visites périodiques, des consultations de reprise après maternité mais également des visites d'embauche sur certains postes. Une fois par semaine, les deux soignantes se réunissent pour un « staff », qui passe en revue tous les sujets : salariés, entreprises, ambiance de travail… « S'il y a des dossiers à problème, c'est moi qui revois le salarié et qui fais un examen clinique, explique le Dr Cochet. Pour les aptitudes, c'est pareil, je signe les fiches, je peux reconvoquer les personnes ». Le message est clair : coordinateur de l'équipe, le praticien reste au cœur du dispositif de santé au travail mais avec un rôle recentré sur les risques particuliers et la délivrance des avis d'aptitude. Ici comme ailleurs, la pénurie de médecins du travail n'est pas étrangère à cet aggiornamento du métier.     

Prévention des TMS

En libérant du temps médical, cette organisation permet une action en matière de prévention des risques au sein des entreprises. Le Dr Anne Cochet est par exemple chargée de prévenir les troubles musculo squelettiques (TMS) dans le secteur médico-social, dans le cadre d'un projet de service. « Il y a un vrai sujet, je fais beaucoup d'inaptitudes auprès des salariés de ces établissements, qui portent des charges lourdes », précise-t-elle.

Tous les deux à trois mois, médecins et infirmiers du travail se réunissent avec le reste des intervenants en prévention des risques professionnels (IPRP) et en santé au travail – ergonomes, toxicologues, spécialistes de l'hygiène et de la sécurité. Ce sont eux qui adapteront au mieux les postes de travail en fonction de ce qui a été décidé par les soignants. Ce fonctionnement en équipe pluridisciplinaire, également au cœur de la réforme, est jugé « très appréciable » par le Dr Anne Cochet et par Corinne Groux. Médecin du travail depuis 18 ans et membre de la commission médicotechnique du Sistel, le Dr Jean-François Gaillard va plus loin. « Le décret ne bouleversera pas le fonctionnement de nos équipes et, surtout, nous n'aurons aucun problème de compétences », assure-t-il.

Contrairement à certains de ses confrères, cet ancien généraliste, qui a participé à la mise en place de ce fonctionnement collégial, ne croit pas à la disparition du médecin du travail, au contraire ! « C'est une redéfinition, nous sommes enfin autonomes pour adapter le suivi du salarié selon son état de santé et son exposition professionnelle : nous passons de l'homme-orchestre au chef d'orchestre », conclut-il dans un sourire.

De notre envoyée spéciale Marie Foult

Source : Le Quotidien du médecin: 9562