Les Académies et les Ordres sonnent l'alarme

Médicaments falsifiés : un manifeste commun pour réprimer l'explosion du trafic

Publié le 04/04/2016
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Crédit photo : PHANIE

La charge conduite par les trois Académies et les Ordres (médecins, pharmaciens et vétérinaires) est sévère mais argumentée. 

Ces institutions publient demain un rapport intitulé « Médicaments falsifiés, plus qu'un scandale, un crime », dans lequel elles dénoncent « un fléau mondial dont le trafic ne cesse de croître ». Ce rapport est accompagné d'un manifeste tout aussi virulent dans lesquelles les Académies et les Ordres réclament « une politique de prévention et de répression à l’échelle internationale ».

Aucune région du monde à l'abri

Le trafic explose, soulignent les auteurs de ce « SOS » planétaire (lire aussi page 3). Des taux de 20 à 30 % de produits falsifiés ont été constatés en Afrique subsaharienne et en Asie du sud-est. Ces pourcentages sont encore plus élevés dans les zones de conflit – comme la République centrafricaine, la frontière pakistano-afghane, la Somalie ou l'Érythrée.

Mais les pays développés ne sont plus épargnés, notamment en raison de la vente des produits via Internet (lire ci-dessous). Les États-Unis ont déjà mis en place un système d'alerte basé sur la notification et la diffusion des cas relevés de médicaments falsifiés. Et l'Union européenne n'est plus un sanctuaire. La libre circulation autorise des commerces parallèles de médicaments entre pays, avec à la clé des altérations du conditionnement pour les adapter au pays de vente. « Il existe une corrélation entre la fréquence du commerce parallèle et la découverte de médicaments falsifiés », note le rapport.

Le document rappelle aussi que la coexistence, pour un même produit, d'un princeps et de plusieurs génériques d'aspects souvent différents, facilite le travail des trafiquants.

Coopération internationale 

Face à ces trafics qualifiés de « criminels », l'arsenal juridique est très insuffisant, soulignent les Académies et les Ordres. La Convention « Médicrime » n'a toujours pas été ratifiée par la France. Elle ne l'est à ce jour que par l'Arménie, l'Espagne, la Hongrie, la Moldavie, l'Ukraine et la Guinée… Ce texte engage pourtant ses signataires à prendre des mesures législatives « effectives, proportionnées et dissuasives », à l'encontre des trafiquants. Les pays s'engagent aussi à instaurer une coopération internationale en matière policière et pénale.

Contacté par « le Quotidien », le Dr Patrick Bouet, président de l'Ordre des médecins, enfonce le clou. « La mondialisation du marché facilite l'accès à des produits falsifiés. La France ne peut pas rester à l'écart, elle doit ratifier cette convention. Ne rien faire serait criminel ». La France est malgré tout un des pays les plus avancés en matière de répression de ces trafics. Et l'Hexagone a mis en place une coopération satisfaisante entre la gendarmerie, la police, les douanes, l'ANSM et les services de la répression des fraudes. 

 

Carences à tous les étages

 

Le rapport n'épargne personne. Les dirigeants des États ne délivrent pas de messages suffisamment clairs, ni à leurs administrations, ni à la population. L'OMS est accusée de désengagement : son service chargé des médicaments falsifiés est dramatiquement sous-équipé en moyens humains et financiers.

Les professionnels de santé – pharmaciens et médecins – ne sont pas oubliés. « Cette question n'est jamais enseignée, assure le texte, ni dans la formation initiale, ni dans la formation continue ». Aucune procédure n'existe pour assurer une information mutuelle en cas de suspicion de falsification. « Tout repose sur des initiatives individuelles isolées », se désole le rapport. Enfin, les populations sont « inconscientes du phénomène et des risques ».

 

Des prix de vente adaptés

 

Après le diagnostic, l'ordonnance. Le rapport presse les États de criminaliser ces trafics, de les sanctionner sévèrement et de ratifier la convention Medicrime. L'OMS est invitée à « renoncer à son attitude laxiste ». Plus généralement, le manifeste appelle de ses vœux une coordination entre tous les organismes chargés de cette lutte, tant au plan national qu'international.

Afin de contrôler la sécurité et la pérennité des approvisionnements en médicaments, les professionnels (laboratoires, grossistes, etc.) sont invités à assurer la transparence et la traçabilité des flux commerciaux et financiers. 

Les professionnels de santé et les patients doivent, eux, être sensibilisés aux menaces sanitaires. Aux premiers, il faut « imposer une formation initiale et continue adaptée à ce fléau ». Les seconds doivent être incités à s'approvisionner exclusivement dans les circuits officiels, et dissuadés de le faire sur internet ou dans les marchés de rue.

Enfin, pour les pays les plus pauvres, le texte rappelle que la baisse du coût des médicaments et la mise en place progressive d'une couverture sanitaire sont les meilleures armes pour lutter contre ces trafics. 

 

Henri de Saint Roman

Source : Le Quotidien du médecin: 9485