Article réservé aux abonnés
Dossier

Notre sélection d'articles à relire cet été

Comment le numérique a transformé votre exercice

Publié le 05/03/2021
Comment le numérique a transformé votre exercice


Avec l’envolée de la téléconsultation et l’essor du numérique, l’environnement des médecins a été profondément chamboulé ces dernières années. Les généralistes s’accommodent de ces évolutions technologiques et voient avant tout les avantages qu’elles leur apportent. Mais tous s’accordent à dire qu’il importe de veiller à ce que la e-santé n’altère pas le colloque singulier.

Dix ans déjà. Du temps a passé depuis les premières expériences de télémédecine. Et ce nouveau mode d’exercice à distance a gagné du terrain. Après un démarrage timide, la téléconsultation s’est envolée au printemps 2020 avec l’épidémie de coronavirus. 19 millions d’actes réalisés à distance ont ainsi été remboursés par l’Assurance maladie l’an dernier, avec un pic de 4,5 millions pour le mois d’avril (contre 40 000 en février 2020). Des actes réalisés à 80 % par les généralistes. Un avantage pour l’accès aux soins et pour la relation médecin-patient ?

« C’est un plus, sans ambiguïté », estime le Dr Jean-Jacques Fraslin depuis son cabinet de Bouguenais, en Loire-Atlantique. « La crise du Covid a fait que les médecins ont dû se bouger. Mais pas qu’eux. La technologie, qui, jusque-là, était vraiment médiocre, a fait énormément de progrès en un an. À mon sens, les prochains outils à mettre en place concernent le règlement par carte bleue et l’envoi des ordonnances aux patients. Pour l’instant, il se fait par PDF, ce qui entraîne un risque possible de fraude », poursuit le praticien, qui réalise environ 10 % de ses actes en téléconsultation. « En outre, voir le domicile de mes patients avec la webcam me rappelle un peu l’époque des visites. Mais la téléconsultation requiert une vigilance accrue de la part du médecin. Il ne faut rien rater, et là l’expérience compte. D’ailleurs, mon jeune remplaçant, lui, n’en est pas trop fan », relève le généraliste de 60 ans.

De nouvelles techniques de diagnostic

Dans le département du Bas-Rhin, le Dr William Schwartz qui, à 34 ans, vient d’ouvrir un pôle de santé en milieu semi-rural, dresse un constat à peu près similaire. « Je débute la télé­consultation vu que jusqu’ici, je faisais des remplacements et la plupart des cabinets où j’intervenais n’étaient pas équipés. Je suis mitigé pour l’instant. Cela ne permet pas de faire de la médecine de haut vol, mais ça nous a bien aidés, les patients et nous, d’abord pendant les confinements, et maintenant avec le couvre-feu. » Pour pallier l’absence d’examen clinique, le médecin confie avoir développé des techniques de diagnostic. « Par exemple, à un patient se plaignant de problèmes respiratoires, je demande de monter un étage de l’escalier de son immeuble, téléphone portable à l’oreille et sur haut-parleur, pour écouter son souffle et regarder ensuite son visage et sa posture quand il revient devant l’écran. Les smartphones et caméras d’ordinateur nous permettent aujourd’hui de faire cela. »

Un autre regard à travers l’écran

Les écrans ne constitueraient d’ailleurs pas forcément un filtre infranchissable. « Leur utilisation n’a pas altéré la confiance entre le médecin traitant et ses patients, surtout chez ceux souffrant de pathologies chroniques. D’ailleurs, j’ai même l’impression qu’avec la vidéo, ma diabétologue me regarde davantage que lors d’une consultation en présentiel », renchérit le vice-président de la Fédération française des diabétiques, le Dr Jean-François Thébaut.

En cette période épidémique, les actes réalisés en téléconsultation permettent avant tout de préserver l’essentiel. « Ils sont utiles car ils limitent les risques de contamination Covid pour les plus fragiles de notre patientèle, mais, du coup, il nous faut redoubler de vigilance, surtout lorsque les patients utilisent des outils connectés », alerte le Dr Anabel Sanselme. Et la jeune médecin, qui exerce dans le Haut-Rhin, de citer le cas de ce patient à qui elle avait demandé de prendre sa tension avec le tout nouveau tensiomètre électronique qu’il venait d’acheter. « Le résultat ne correspondait pas à ce que je percevais de mon patient à l’écran. J’ai bien fait de vérifier avec lui avant de prescrire des hypertenseurs. L’appareil était déréglé ». L’avis de cette généraliste sur le développement de la télémédecine et du numérique dans les consultations ? « Sans doute permet-il de répondre pour partie à la question de l’accès aux soins dans les déserts médicaux, mais il nous faudra veiller à ne pas lâcher les valeurs fondamentales de notre métier. Si le recours à l’écran devient systématique et sort trop longtemps du cadre du médecin traitant, c’est grave. »

Un risque mesuré de consumérisme

Une possible dérive que l’Ordre prend très au sérieux. Dans un rapport publié en décembre dernier, l’institution s’inquiétait du développement des plateformes de télémédecine : « Du fait de l’affichage national et promotionnel de l’activité de ces plateformes, la téléconsultation n’apparaît plus comme un acte médical proposé par le médecin de proximité à son patient mais comme un bien consommable que le patient peut “acquérir” sur le net, à tout moment et instantanément, alors même que la réalisation de la téléconsultation pourrait apparaître inappropriée. »


Pour David Gruson, docteur en droit de la santé et spécialiste du sujet, le risque d’une déshumanisation du soin, avec l’emploi des nouvelles possibilités offertes par le numérique, existe. « Mais il ne faut pas le maximiser non plus. Si la crise sanitaire a clairement entraîné une bascule digitale rapide dans le domaine de la santé, la loi de bioéthique, dans son article 11, pose clairement le principe de garantie humaine du numérique. À l’arrivée, il nous incombera à tous, patients, médecins mais aussi sociétés savantes de travailler à l’établissement de référentiels solides. »

François Petty

Sommaire