Courrier des lecteurs

« La Maladie de Sachs » : 20 ans après, quel diagnostic ?

Publié le 16/09/2019

Best-seller sorti en 1998, écoulé à plus de 300 000 exemplaires dans 12 pays, « La maladie de Sachs » est LE « docu-roman » de référence sur le médecin libéral et son quotidien. Ce curieux objet littéraire donne à voir par petites touches le quotidien d’un médecin de campagne, digne et humain, écoutant toujours, consolant parfois et surtout tentant de soigner inlassablement des dizaines d’individus, vus comme autant de reflets de notre condition humaine. Mais en 20 ans, le paysage socio-médical a bien changé… Les patients ou les soignants  aussi. Au-delà des indéniables qualités littéraires que nous apportent ces pages, pourquoi les (re)lire aujourd’hui, en pleine crise de la santé ?

Une « hétérobiographie »

L’auteur nous fait entrer dans l’intimité de cette relation si particulière et secrète du « couple » généraliste – patient, nous donnant à voir ce qui fait à la fois le quotidien et l’essence d’un praticien de province, tant dans sa dimension humaniste que dans son terrible isolement.

Pour nous approcher au plus près de ce « bon » docteur, la majorité des écrits est produite à partir des tiers – patients, amis et autres relations – qui nous livrent un moment de vie, une anecdote, une rencontre, une visite… dessinant en creux, le portrait mais aussi la vie du praticien. Ce livre se présente donc comme un témoignage édifiant de la vie d’un médecin généraliste de province. Du reste, l’auteur présente l’ouvrage comme un « document sur l’état de la médecine en France aujourd’hui ».

Pour une médecine à visage humain

Le livre de Winckler, c’est aussi – et surtout ! – un livre militant, une certaine vision de la médecine libérale, l’exposé d’une vocation, d’un artisanat médical au sens noble, celui qui se construit en prenant son temps et surtout, en écoutant l’autre, ses demandes explicites comme implicites, ses inquiétudes, ses angoisses et ses colères aussi. Toutes ces émotions, si profondément humaines, dont le patient ne sait pas toujours quoi faire, alors il les déverse chez son généraliste.

Les anecdotes sont tellement « vraies » que chacun peut s’y retrouver… Mais dans la réalité « vraie », la situation est rarement celle-ci : le médecin généraliste se fait rare, son « prestige » n’est plus le même et les déserts médicaux s’étendent en province, mais aussi en ville et nombre de médecins refusent des nouveaux patients. On imagine mal comment un médecin overbooké pourrait accorder le temps d’écoute nécessaire à la création d’un véritable lien humain, tel que le Dr Sachs nous le démontre par l’exemple… C’était déjà vrai il y a 20 ans. Et ça l’est d’autant plus aujourd’hui, une forte accélération ayant eu lieu ces dernières années.

Quelle place y a-t-il de nos jours pour un héros solitaire comme le Dr Sachs dans un monde qui se vit en réseau ? Un « authentique » médecin, qui souffre réellement des maladies de ses patients ou plutôt de son impuissance à les guérir et seulement de les soigner, mesurant ainsi la distance entre la théorie et la pratique ? Ou encore, un médecin idéalisé qui serait toujours disponible, toujours à l’écoute et totalement dévoué aux autres, tel un Saint des temps modernes ? Quel être humain pourrait supporter cela ?

La nostalgie n’est plus ce qu’elle était…

Alors pourquoi est-il si important de (re)lire aujourd’hui cette docu-fiction littéraire ? Eh bien, parce qu’aujourd’hui, le Dr Sachs semble être devenu un rêve, issu de l’inconscient collectif. C’est donc – au mieux – une espèce menacée, en quasi-voie de disparition, si l’on suit la logique de reconfiguration du paysage socio-médical promise à l’horizon 2022. Plongée anthropologique… de seulement deux décennies ! Le monde a donc si vite changé ? Techniquement, oui. Mais humainement ? Cette lecture édifiante nous questionne sur notre rapport au monde de la santé et à ses bouleversements actuels et futurs.

De multiples questions fusent de toutes parts. Doit-on se laisser gagner par la nostalgie que nous procure ce « héros », ce docteur patient, compréhensif et dévoué que l’on souhaiterait tous avoir comme médecin de famille ? Doit-on espérer que ce double idéal d’efficience – ce subtil équilibre entre efficacité économique et médicale – et d’équité, promis par les nouvelles collaborations médicales qui se construisent entre praticiens en ville mais aussi entre la ville et l’hôpital, gouverne davantage ce « bien commun » qu’est la santé ? Ou encore, devrait-on judicieusement profiter de cette fine analyse de la réalité humaine quotidienne, pour en extraire ce « supplément d’âme » qui fait de cette médecine de proximité une humanité que nulle organisation administrative, quelle que soit sa gouvernance, ne saurait concevoir seule, c’est-à-dire sans l’apport et l’appui du terrain composé de ces milliers de relations interpersonnelles ?

Cette année, Martin Winckler a publié « L’École des soignantes ». Avec un changement littéraire majeur : cette fois-ci, plus de volonté de « réalisme réel » ; pour nous parler de cette relation soignant-soigné, l’auteur a eu recours à un genre particulier : l’utopie. Comme si concevoir un écrit fictionnel était devenu la seule manière, de nos jours, pour un médecin, de parler d’humanité dans le monde médical…

Alors, pour échapper à cette nostalgie, (re)plongeons-nous avec espoir dans cette œuvre si particulière, foisonnante, riche – drôle parfois ! – et surtout si profondément humaine, en imaginant, pour quelques heures seulement, que le progrès, comme le pensent encore certains fâcheux, c’était mieux avant…

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* L'intégralité de ce texte peut-être retrouvé sur theconversation.com

Cécile Dutriaux, Doctorante à l'IAE de Paris (Panthéon-Sorbonne), membre de la Chaire EPPP (Economie des Partenariats Public-Privé)

Source : Le Quotidien du médecin