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Dossier

Coordination des parcours

Les médecins en attente de solutions numériques matures

Par Aurélie Dureuil - Publié le 22/11/2021
Les médecins en attente de solutions numériques matures

La transmission numérique d’informations de santé entre professionnels doit permettre un suivi optimisé du patient.
Andrii Yalanskyi - stock.adobe.com

Le besoin de coordination entre professionnels de santé n’est pas nouveau. L’essor du numérique et de toutes ses applications semble ouvrir de nouvelles possibilités. Pourtant, un certain nombre de freins reste encore à franchir avant d’enregistrer un réel apport pour les médecins généralistes.

La coordination des professionnels de santé, tant autour du parcours d’un patient qu’autour d’une organisation de professionnels sur un territoire, n’est pas une nouveauté. Et le développement des communautés professionnelles territoriales de santé (CPTS), maisons de santé pluriprofessionnelles (MSP)… renforce les besoins. « Cette coordination se fait depuis la nuit des temps au sein des territoires, entre médecins, avec les hospitaliers… Elle est bien évidemment au centre du Cabinet 2030 », souligne le Dr Stéphane Landais, médecin généraliste et vice-président et secrétaire de la Maison de l’innovation de la médecine spécialisée, qui travaille sur ce cabinet de demain. Un besoin de coordination confirmé par le Dr Jacques-Olivier Dauberton, médecin généraliste en maison médicale et conseiller médical à l’agence régionale de santé (ARS) Grand Est, lors d’une table ronde au salon City Healthcare à Nancy le 30 septembre dernier. « Nous sommes de plus en plus occupés, nous avons besoin de transmettre très vite des informations de façon sécurisée », a-t-il souligné.

Des solutions via le numérique ?

Et les outils numériques peuvent y apporter une solution. « Ils peuvent permettre un partage d’information autour du patient et ainsi de gagner du temps pour le patient et les professionnels de santé », note le Dr David Azérad, généraliste à Paris et président de l’association 100000médecins.org. Du côté des éditeurs de logiciels, Olivier Barets, directeur exécutif au pôle marketing produits et conseil de Maincare, intervenant à City Healthcare, a listé les trois principaux besoins : « pouvoir échanger avec une messagerie sécurisée instantanée et partager de façon sécurisée des informations, des documents, de l’imagerie, etc. ; avoir un réceptacle d’un certain nombre de comptes-rendus ; et avoir un cahier de liaisons pour le suivi des interventions d’un certain nombre d’acteurs autour des patients ». Des besoins qui se déclinent tant pour la coordination autour du premier recours qu’autour des situations complexes. Sur les besoins des professionnels de santé, Valérie Estève, directrice du réseau territorial Ador, a renchéri lors de la même table ronde : « Au début, chacun travaillait avec ses propres outils, sa messagerie… Il y a un besoin d’outils communs et la notion de partage est importante, de même la nécessité de ne plus travailler en silo, profession par profession, secteur par secteur… » Le réseau Ador a développé l’outil e-Meuse Santé, autour du parcours des patients souffrant de pathologies respiratoires. Au cours de la même discussion, Ulrike Houguet, responsable du pôle Cart de Normand’E-Santé, a souligné l’importance de « tracer et sécuriser les échanges ainsi que les données de santé des patients ». Les différents parcours incluant souvent des briques de télémédecine.

E-parcours, un programme de financement

Une partie des outils développés le sont dans le cadre du programme E-parcours, prévu dans la feuille de route du numérique en santé. Ce programme vise à mettre à disposition des professionnels « un bouquet de services numériques de coordination ». Des solutions destinées aux organisations territoriales de santé que sont les DAC (dispositifs d’appui à la coordination) et les CPTS. Lors des journées nationales E-Parcours organisées par l’Anap (Agence nationale d’appui à la performance des établissements de santé et médico-sociaux), un bilan a été dressé pour ce programme qui dispose d’une enveloppe de 150 millions d’euros entre 2018 et 2023. Fin mai 2021, 257 projets territoriaux avaient été sélectionnés pour un financement total de 142,25 millions (voir carte). 129 projets étant portés par des CPTS. Et parmi les enjeux identifiés pour 2021-2022, l’appropriation par les professionnels est citée.

Le manque d’interopérabilité, premier frein

Un défi à relever pour ces solutions qui, si elles répondent à des besoins, doivent encore franchir de nombreuses limites pour être adoptées par les médecins. Elles sont d’abord techniques. « Quand on a identifié un collègue, le plus simple est de lui envoyer un message SMS, WhatsApp ou mail, mais ce n’est pas sécurisé. On ajoute un nouveau canal de communication entre professionnels de santé alors qu’on en a déjà beaucoup. Ce sera très prometteur le jour où ce sera intégré dans les outils que les médecins utilisent tous les jours », observe le Dr David Azérad. La question de l’interopérabilité est également pointée par le Dr Jacques-Olivier Dauberton : « sur le terrain, on a envie que les choses fonctionnent très vite. On voit qu’il existe plein de structures différentes, chacun a un outil logiciel. Et on se rend compte qu’il manquerait juste une brique d’interopérabilité pour faciliter les choses. »

Ce sera très prometteur le jour où ce sera intégré dans les outils que les médecins utilisent tous les jours - Dr David Azérad

Le généraliste, qui intervient également au niveau de l’ARS Grand Est, a aussi interpellé les industriels développant ces solutions sur les usages en mobilité : « Je travaille dans un coin de campagne avec un réseau parfois très aléatoire. Même au cabinet, je n’ai pas de réseau. » Il a ainsi appelé à développer des solutions qui puissent être utilisées même sans connexion. Un point pris en compte notamment pour le projet e-Meuse Santé, comme l’a souligné Valérie Estève : « Nous avons réfléchi au projet sur de petites régions expérimentales, sur des secteurs géographiques différents, des villes, des villages, des endroits connectés, des endroits non connectés… Nous avons travaillé sur comment communiquer de manière sécurisée quand il n’y a pas d’accès internet, comment récupérer les données… »

Les médecins face à la multiplication des parcours

Une fois que les limites techniques seront franchies, encore faudra-t-il que les solutions soient adoptées par l’ensemble des acteurs. Et là, attention à la multiplication des outils. Car, aujourd’hui, de nombreuses solutions sont développées autour d’un parcours de soins. L’un pour les patients insuffisants cardiaques, l’autre pour le suivi des plaies complexes, le suivant autour de la périnatalité… « La notion de parcours est importante mais paradoxalement, sur le terrain, nous avons des patients de plus en plus complexes qui sont dans différents parcours en même temps. Un des éléments est de réussir à décloisonner les choses », a averti le Dr Dauberton. En Normandie, par exemple, trois parcours ont été développés sur la même plateforme. Le médecin peut ainsi accéder, sur le même support, au Scad Antico pour ses patients sous anticoagulants oraux, au Scad IC pour le suivi à domicile des patients insuffisants cardiaques et à Domoplaies pour la prise en charge des plaies complexes. Tous s’accordent sur l’importance de développer des solutions qui s’adaptent aux organisations déjà en place.

Médecins utilisateurs, institutionnels comme les Grades et éditeurs mentionnent également le besoin de formation et d’accompagnement pour l’appropriation de ces outils. Un point mis en avant, notamment, par Ulrike Houguet : « Un élément bloquant pour les professionnels de santé est de démystifier la prise en main de l’outil. Nous devons les accompagner dans la formation. » Le Dr Isabelle Crinière, médecin gériatre coordinatrice dans deux Ehpad du Calvados et utilisatrice convaincue des parcours Scad, a pourtant parfois « failli abandonner » face à des problèmes techniques… « Nous devons appréhender cette nouvelle façon de travailler qui n’est pas dans nos habitudes, même en y étant formés », a estimé le Dr Dauberton, qui rappelle l’accélération autour des outils numériques ces deux dernières années : « Nous avons eu deux ans à une vitesse énorme, il faut le temps de se poser. »

Ne pas oublier d'intégrer les acteurs du médico-social dans les parcours - Dr Jacques-Olivier Dauberton

Enfin, dernier élément crucial de cette coordination : l’ouverture à l’ensemble des acteurs. Difficile de coordonner des professionnels de santé si tous ne se retrouvent pas sur le même outil. Comme le souligne le Dr David Azérad : « Une fois qu’on a repéré l’outil qui est utile sur son bassin, il faut qu’il soit utilisé par d’autant plus de personnes. Sinon, on ajoute juste un degré de complexité dans les échanges. » Le Dr Dauberton a également appelé à ne pas oublier les acteurs du médico-social.
Si les outils numériques se développent pour la coordination des professionnels de santé, la liste des attentes des médecins pour en faire des outils utiles et utilisables reste encore longue…