Les 15 et 22 mars auront lieu les municipales, élections de proximité auxquelles les médecins ne manquent pas de se présenter. Néophytes ou expérimentés, généralistes libéraux ou neurologues hospitaliers, les profils sont multiples. Qu’est-ce qui pousse ces professionnels à l’emploi du temps déjà bien chargé à s’engager ? Portent-ils l’écharpe comme le stéthoscope ? Être médecin avant d’être maire : atout ou entrave ? Enquête.
Scrutin de proximité par excellence, les élections municipales sont cette année résolument placées sous le signe de la santé et de l’accès aux soins. Sondage après sondage, les Français expriment leur incapacité à trouver un médecin généraliste, à avoir accès à un spécialiste, à prendre rendez-vous avec un professionnel de la santé mentale ou à passer un scanner ou une IRM sans attendre des mois – et, accessoirement, sans payer en lingots d’or.
De fait, tous les candidats aux scrutins du 15 et du 22 mars évoquent d’une manière ou d’une autre les questions de santé. Beaucoup d’entre eux affichent, avec détermination et un brin d’opportunisme, l’ambition d’attirer à tout prix un médecin. « À un an de la présidentielle, les élections municipales, sorte de tour de chauffe pour les partis, sont ce moment particulier où tout est possible et où le jeu de la surenchère pousse les candidats à bousculer les frontières des compétences en santé d’un maire », analyse Christian Le Bart, politologue et professeur des universités en science politique à Rennes.
Bon chic bon genre (mais pas que)
Comment comprendre alors que dans les déserts, où les médecins se font rares, ce sont justement ces derniers qui n’hésitent pas à s’engager en politique ? À date, Le Quotidien a identifié plus d’une quarantaine de candidats médecins à ce scrutin municipal, tête de liste ou non, sur les 35 000 communes françaises.
Pour certains, le syndicalisme médical fait office de tremplin politique, a constaté le Dr Jean-Christophe Nogrette, secrétaire général de MG France. C’est le cas des Drs Pascal Dureau à Vénissieux (Rhône), Alexandre Feltz, adjoint à la santé publique et environnementale à la mairie de Strasbourg (Bas-Rhin), et Romain Bossis, tête de liste à La Roche-sur-Yon (Vendée), tous issus des rangs du syndicat de médecins généralistes. « Et c’est sans compter tous ceux qui y vont sans nous le dire », ironise le Dr Nogrette.
La vision globalement rassurante et positive qu’ont les Français des médecins fait de ces derniers un très bon parti pour les élus locaux, qui aiment à les placer haut sur leurs listes. « Les médecins bénéficient d’un capital sympathie important et d’un statut de notable, avec une position et une utilité sociale reconnue, confirme Émilien Houard-Vial, chercheur post-doctorant au Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales (Cesdip). Localement, ce sont souvent des pointures et des profils intéressants pour marquer l’intérêt des têtes de liste pour les questions de santé. »
Bon chic bon genre mais pas seulement, les praticiens sont aussi en première ligne pour jauger les électeurs et capter les tensions sociétales, explique le vice-président de l’Association des maires ruraux de France (AMRF) en charge de la santé Gilles Noël : « Ils voient dans leur cabinet la détresse sociale, la souffrance psychologique comme celle du corps, parfois même à cause du monde du travail ».
Pâte humaine
Si s’investir professionnellement n’exclut pas de s’engager politiquement, une question de circonstance s’impose : mais où les médecins trouvent-ils toute cette énergie ? Cumuler deux fonctions aussi chronophages est-il possible et même souhaitable ? Tout à fait, s’agace le Pr Philippe Juvin, député LR des Hauts-de-Seine et rapporteur du dernier budget de l’État, chef de service des urgences de l'hôpital européen Georges-Pompidou (AP-HP), ancien maire de la Garenne-Colombes pendant vingt-et-un ans et candidat à la dernière présidentielle. « J’ai été meilleur maire car j’ai été médecin et meilleur chef de service, car j’ai dirigé une municipalité, rétorque-t-il. Il existe des points communs entre les deux, dans la gestion “administrative” et dans le fait de s’occuper, à ces deux postes, de la complexité de la pâte humaine. »
Goût pour la transgression
La crise sanitaire est aussi à l’origine de cet intérêt grandissant des maires pour la santé. Cette sombre période a eu le mérite de mettre en lumière leurs capacités d’actions, d’adaptation ainsi que leur sens pratique. De cette période, les maires ont conservé un certain goût pour la transgression administrative et un esprit d’initiative alimenté par la pression de leurs administrés. Résultat dans les territoires comme dans les programmes politiques de ces municipales : de plus en plus de centres de santé municipaux et de médecins salariés ; de plus en plus de subventions municipales à l’intention des structures sanitaires associatives, mutualistes voire privées. Les maires mettent également la main à la poche pour séduire les médecins par des aides financières, des locaux ou un logement gratuit. Et ils défendent âprement les hôpitaux et Ehpad publics, souvent premiers employeurs de la ville, contre des projets d’économies ou de restructuration.
Le maire, premier médecin de la ville
Portés par le vent médiatique ou par leur expérience professionnelle, de nombreux médecins qui briguent l’écharpe tricolore font campagne pour ce scrutin sur le thème de la santé publique et de la prévention. C’est le cas du Dr Guillaume Barucq, généraliste qui se présente pour la troisième fois à Biarritz (Pyrénées-Atlantiques).
Pour ce médecin amateur de surf qui s’est fait connaître pendant la crise sanitaire en raison de ses positions personnelles contre la vaccination, le maire est « le premier médecin de la ville ». Le Dr Barucq défend le sport sur ordonnance, une alimentation équilibrée dans les cantines scolaires, la régulation de la qualité de l’air dans les locaux mais aussi la qualité de l’eau. Il prône aussi la gestion rigoureuse de l’assainissement, la relance du thermalisme et le rétablissement des douches de plage supprimées par l’équipe sortante… « J’ai vu dans mon cabinet médical le retour d’infections cutanées, staphylocoques, conjonctivites microbiennes ou encore d’otites externes, c’est une question de santé publique », narre-t-il.
Fossé avec la réalité
Reste que financer un programme de santé publique est une chose ; répondre aux besoins criants de la population à l’échelle d’une ville avec des moyens et un mandat limités dans le temps en est une autre.
Cette réalité est d’autant plus difficile à digérer pour les médecins candidats, qui ont tous les jours les mains dans le cambouis. « Dans tous les domaines, les maires remplacent en réalité l’État, peste le Dr Ludovic Toro, généraliste et maire UDI de Coubron (Seine-Saint-Denis) candidat à sa réélection. Le scandale, c’est que la santé soit exclusivement pilotée par le ministère et les ARS, nous laissant sans aucun pouvoir décisionnel sur ce sujet crucial ! »
À l’inverse, le maire socialiste sortant de Douai (Nord) Frédéric Chéreau préfère que chacun reste dans son champ de compétences. « Le soin, c’est l’État, ce n’est pas la mission des municipalités de financer jusqu’à un demi-million de restes à charge des centres de santé ! », recadre l’édile, également vice-président de l’Association des maires de France en charge de la santé.
Si l’élu local est très attendu par ses ouailles sur la santé, il n’y consacre en réalité qu’une part marginale de son budget (de 1 à 5 %), analyse l’économiste François Ecalle à partir des données de l’observatoire des finances et de la gestion locales. Les médecins-maires découvrent ainsi que soigner une ville ne relève pas seulement de la vocation, mais d’un jeu d’équilibres budgétaires et institutionnels qu’ils doivent apprendre à gérer. Ce qui est rarement un parcours de santé.
Jusqu’où va le pouvoir sanitaire du maire ?
Le maire n’a pas de compétences en santé aussi étendue qu’un ministère ou une ARS, mais il dispose de pouvoirs réglementaires et d’outils facultatifs pour améliorer l’hygiène, la prévention et le bien-être de la population.
Les édiles peuvent mener des actions autour du dépistage (diabète, myopie, cancer du sein, etc.) et du don du sang ou intervenir dans les écoles sur la toxicomanie ou les violences scolaires. D’autres actions sont à la main des municipalités, comme l’installation de mobilier urbain pour favoriser l’activité physique adaptée aux personnes âgées ou la construction de terrains multisports (city stade).
À son niveau, le maire doit appliquer le règlement sanitaire départemental, notamment sur la qualité de l’eau, de l'air et des sols, des établissements recevant du public, ou la prévention des risques environnementaux. Là aussi, il peut se démarquer.
L’élu local peut s’engager dans la coordination des acteurs sanitaires et médico-sociaux, via la signature d’un contrat local de santé. Les plus impliqués évoqueront la clause de compétence générale, un outil juridique qui leur permet d’intervenir dans des domaines qui ne sont traditionnellement pas de leur ressort.