Pr Serge Halimi : « Ce sont les patients qui nous poussent à évoluer sur les déchets médicaux »

Publié le 07/05/2024
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En réponse à la crise environnementale, nombre de rapports ont entrepris de pointer le poids écologique du secteur de la santé. Face à ces révélations, Serge Halimi, professeur émérite à l’Université Grenoble-Alpes, interroge le devenir de la masse considérable de produits de santé jetés chaque année dans le cadre du traitement du diabète. Un domaine qui, au fil des années, a fait le choix du jetable et de la production de déchets, encore peu recyclés. Il se pourrait néanmoins que les choses soient en train de changer.

Pr Serge Halimi, Professeur Émérite, Université Grenoble-Alpes

Pr Serge Halimi, Professeur Émérite, Université Grenoble-Alpes

À l’échelle nationale, le secteur de la santé représenterait près de 8 % de l’émission totale des gaz à effet de serre, c’est 10 % du bilan carbone mondial. Des chiffres rapportés par les experts du Shift project, dans un article de mai 2023. Le rapport met en cause, entre autres, la production et l’acheminement des médicaments et dispositifs de santé. En 2022, l’OMS avait d’ailleurs alerté sur les nombreux déchets médicaux engendrés par l’épidémie de Covid. Interrogeant le devenir des 87 000 tonnes d'équipements de protection individuelle expédiés en moins de deux ans à travers le monde par les Nations unies. Si la pandémie a constitué un moment de crise exceptionnel, certains secteurs de la santé ont peu à peu pérennisé l’usage d’outils non réutilisables. Le professeur Serge Halimi s’est penché sur le cas des déchets produits par la prise en charge du diabète.

Un confort de vie accompagné de son lot de déchets

Le diabète est un des secteurs les plus producteurs de déchets. Il s’est accompagné depuis une trentaine d’années d’une myriade de produits et de technologies médicales. « Les premiers ont été les lecteurs de glycémie, que l’on changeait tous les quatre ans environ, et les injections d’insuline se faisaient à l’aiguille et à la seringue. Ont ensuite été inventés les stylos à insulines rechargeables, en métal avec des cartouches en verre. Et dans un second temps, les labos se sont mis à fabriquer des stylos jetables », se remémore le Pr Halimi. Même processus pour les pompes à insuline avec la création de la pompe « patch » jetable.

Lecteurs, bandelettes, aiguilles, mais surtout pompes patch, capteurs et stylos, ainsi que tous leurs emballages… Alors qu’ils offrent un confort nouveau et révolutionnaire pour le quotidien des patients diabétiques, ces produits jetables apportent aussi leur lot (considérable) de pollution plastique. « On estime qu’il y a entre 80 et 90 millions de stylos injecteurs utilisés en France chaque année. À l’échelle du monde, on parle de 17 à 18 milliards de stylos ! » explique le Pr Halimi.

L’usage du stylo injecteur a aussi largement dépassé le cadre du diabète. Les nouveaux traitements de l’obésité, qui se servent également de la technologie des stylos, pourraient à l’avenir majorer le problème de leur recyclage. À cette question comptable s’ajoute la complexité du processus. Comme l’explique le Pr Halimi, « ces produits de santé jetables sont faits de composés très différents, qu’on ne peut pas recycler d’un bloc. Dans la pompe à insuline jetable la plus utilisée par exemple, on trouve 68 composants différents, qu’ils soient plastiques ou métalliques. »

Des initiatives encore insuffisantes

On peut donc s’interroger sur les solutions mises en œuvre pour répondre à ce problème environnemental. « Au début, rien n’avait été prévu pour envisager un quelconque recyclage. Ce sont les associations de patients, de plus en plus concernés par le tri, qui ont commencé à se poser la question », précise le Pr Halimi. Une étude publiée en 2022, menée en Allemagne sur près de 2 417 patients diabétiques révèle que pour plus de la moitié d’entre eux (54,5 %), le sujet des déchets d'emballage est important. Près de deux sur trois (67,1 %) souhaiteraient davantage de matériel réutilisable dans le traitement du diabète.

Face à l’interrogation des patients usagers, il faut attendre les années 1990 pour qu’un premier laboratoire mette en place un système de recyclage de ses stylos non rechargeables : Returpen. Une initiative encore bien insuffisante selon le Pr Serge Halimi : « leur programme de récupération est monté en puissance avec des expérimentations au Danemark, au Royaume-Uni et au Brésil. Depuis 2022, des opérations de collecte des stylos ont été entreprises en France. Mais leur taux de retour mensuel des stylos tourne autour de 20 %, ce qui est encore bien dérisoire. »

Le 21 mars 2024, à l’occasion du congrès national de la Société Francophone du Diabète, le groupe Sanofi a à son tour annoncé mettre en place un programme collectif de recyclage de stylos injecteurs sur le territoire français. Baptisée Recypen, cette initiative est menée en partenariat avec Lilly et l’éco-organisme national Dastri, responsable de collecter et traiter les déchets d’activités de soins à risques infectieux perforants (Dasri). Cette dernière initiative s’appuiera sur le circuit de collecte préexistant Dasri et e-Dasri (Déchets d’Activités de Soins à Risque Infectieux avec électronique) afin d’acheminer les injecteurs vers des centres de collecte, de recyclage et de désinfection. Pour le Pr Halimi, « il y a un début d’interrogation de la part des labos, on sent que les choses se mettent en place mais on en est encore aux balbutiements. »

Le choix du réutilisable

La prise de conscience des laboratoires est donc bien réelle est les premières initiatives de collecte et de tri en sont la conséquence. Néanmoins, le devenir de ces produits n’est encore pas bien clair. « Au vu de leur complexité, il faut des usines de très haute technicité pour être capable de dissocier les différents composants, explique le Pr Halimi. Une solution pourrait être de simplement revenir à des stylos qui sont tout à fait réutilisables tant qu’ils ne sont pas cassés. » C’est le choix qu’à fait l’entreprise indienne Biocon, qui propose un stylo injecteur réutilisable. Une manière « à l’ancienne » d’investir un marché en pleine expansion et dominé par les géants du secteur qui eux, ont fait le choix du jetable.

Propos recueillis par Alexandre Morales

Source : lequotidiendumedecin.fr