LE QUOTIDIEN : Quelle est la réalité de la vaccination antigrippe des soignants en France ?
Dr JEAN DU BREUILLAC : En 2019, Santé Publique France a mené une enquête de couverture vaccinale contre la grippe dans 167 établissements de santé et 589 EHPAD équitablement répartis en France (8 594 soignants). La couverture vaccinale de tous les soignants confondus était de 35 % en établissements de santé et de 32 % en EHPAD. En 2009, ces chiffres étaient respectivement de 26 % et 37 %. Les différentes campagnes de promotion de la vaccination auprès des soignants ne semblent donc pas avoir eu un effet majeur en l’espace de 10 ans.
Des disparités importantes de couverture vaccinale existent entre les professions de santé en 2019 : 67 % des médecins sont vaccinés contre 48 % des sages-femmes, 36 % des infirmiers et 21 % des aides soignants. Les médecins et sages-femmes sont prescripteurs et réalisateurs de vaccination. Les infirmiers sont réalisateurs de vaccination, mais pas prescripteurs. Les aides-soignants ne sont ni prescripteurs ni réalisateurs de vaccins mais sont ceux qui sont le plus en promiscuité avec des patients.
On parle d’« hésitation vaccinale » dans la population française, est-ce aussi le cas des soignants ?
L’absence de vaccination de certains individus renvoie au concept d’« hésitation vaccinale ». Si le comportement est binaire (vaccination/non vaccination), les pensées, émotions et opinions, qui déterminent ce comportement, sont considérées comme formant un continuum de l’acceptation totale au refus total. Ce positionnement, tant cognitif qu’émotionnel, est appelé « hésitation vaccinale ».
Selon l’OMS, l’« hésitation vaccinale », et donc l’acceptation de la vaccination, résulte de trois dimensions autonomes :
- La confiance dans les autorités de santé, les experts : un individu a-t-il confiance dans ces gens qui promeuvent la vaccination ?
- La complaisance aux risques : un individu accepte-t-il le risque de la vaccination ou le risque de la maladie à prévention vaccinale ciblée par le vaccin ?
- La convenance du produit : un individu perçoit-il que le produit-vaccin lui convient en termes de composition, de toxicité, etc. ?
Différentes données confirment l’existence de ces trois composantes dans l’attitude des soignants envers la vaccination. L’idée que les vaccins constituent un moyen crédible pour lutter contre les maladies transmissibles, et que la lutte contre les maladies transmissibles est elle-même légitime peut être retenue comme quatrième composante.
Globalement, trois modèles psycho-sociaux peuvent rendre compte de la sous-optimisation de la couverture vaccinale des professionnels de santé contre la grippe. Une approche centrée sur la perception de la vaccination antigrippe par les soignants : la théorie des représentations sociales. Une approche centrée sur le contexte professionnel des soignants : la théorie de l’implication professionnelle. Enfin, une approche centrée sur la cohérence ressentie par les soignants face aux stimuli relatifs à la grippe dans leur vie professionnelle : la théorie de la salutogenèse.
Quels leviers pourrait-on utiliser pour améliorer la couverture vaccinale antigrippe des soignants ?
Les modèles suggèrent de développer la promotion de la vaccination antigrippe autour de trois axes. Une dimension d’identité professionnelle : chaque soignant devrait intérioriser qu’il a un rôle contre les maladies infectieuses (pas seulement la grippe) et que ce rôle fait partie de leur profession. Une dimension institutionnelle : chaque soignant devrait ressentir que les institutions sont cohérentes entre leurs demandes normatives (les soignants doivent se faire vacciner pour protéger les autres et eux-mêmes) et leur soutien envers les soignants (les institutions soutiennent les soignants dans la maladie). Enfin, une dimension de reconnaissance : chaque soignant doit ressentir qu’il est reconnu comme utile et important dans le collectif (le système de santé et les usagers)
Peut-on définir de possibles freins communs à la vaccination grippe et Covid-19 des soignants ?
Pour ce qui peut freiner la vaccination des professionnels de santé, en particulier des médecins, et à la lecture des travaux faits sur le sujet, je pense qu'il s'agit avant tout de la banalisation de la maladie « grippe », c’est-à-dire de la sous-estimation des dangers de cette maladie pour certaines personnes et donc de ce que peut apporter comme bénéfices cette vaccination.
Concernant le Covid-19, les intentions de vaccination parmi les professionnels de santé semblent un peu meilleures, mais clivent les professionnels en deux camps : les tout à fait « pro » vaccination et les plus réservés. Les premiers étant même souvent assez favorables à une obligation vaccinale contre le Covid pour les médecins, les seconds étant plutôt pour la liberté individuelle de peser le rapport bénéfice-risque (intention de vaccination pour les médecins en septembre 2020, selon une étude du GERES sur plus de 4 000 professionnels de santé : 82 %).
Par ailleurs, les vaccins antigrippaux ont la réputation (justifiée) d'être assez modérément efficaces, alors que les vaccins anti-Covid s'annoncent nettement plus efficaces. Le bénéfice de cette vaccination sera sans doute mieux perçu ; on peut donc imaginer que la couverture vaccinale sera meilleure contre le Covid que contre la grippe chez les médecins.
Il faut aussi prendre en compte que les vaccins anti-Covid à ARN ne semblent pas, a priori, stopper la transmission d'un sujet à l'autre, bien qu'ils protègent individuellement contre l'infection clinique.
Du Breuillac Jean. «La vaccination des professionnels de santé contre la grippe. Les modèles psycho-sociaux peuvent-ils aider à comprendre la faible couverture vaccinale contre la grippe des professionnels de santé ?» Mémoire de DIU « Soigner les soignants ».
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