Article réservé aux abonnés
Dossier

Réchauffement climatique : comment la France anticipe les risques sanitaires

Par Charlène Catalifaud - Publié le 04/04/2025
Réchauffement climatique : comment la France anticipe les risques sanitaires

La revégétalisation des villes permet de limiter les îlots de chaleur
CHRISTIAN BELLAVIA/SIPA

Vagues de chaleur, inondations, arboviroses… Les risques liés au changement climatique susceptibles d’avoir des conséquences sur la santé sont scrutés par le Centre de crises sanitaires, qui se prépare à y faire face.

Le changement climatique, causé par les activités humaines, augmente la fréquence et l’intensité des événements météorologiques extrêmes. La France n’est pas épargnée, comme en attestent les récentes inondations qui ont touché la Bretagne, le cyclone qui a dévasté Mayotte et les épisodes répétés de canicule. Pour limiter les conséquences sanitaires associées, il est essentiel d’identifier les risques et de s’y préparer.

« Tous ces épisodes exercent une pression très importante sur le système de santé puisqu’ils exacerbent les maladies chroniques, augmentent les risques de mortalité et perturbent les infrastructures sanitaires », indique Cécile Henry, cheffe de l’unité Doctrine et planification du pôle de préparation aux crises du Centre de crises sanitaires.

Dans un avis d’avril 2024 sur les risques de situations sanitaires exceptionnelles majeures pour la santé humaine susceptibles de survenir entre 2025 et 2030, le Comité de veille et d'anticipation des risques sanitaires (Covars) a identifié comme des menaces prééminentes les maladies infectieuses et les facteurs environnementaux principalement liés ou favorisés par le changement climatique.

« Le Centre de crises sanitaires, créé il y a un an, s’est substitué à l'ancienne sous-direction de la veille et de la sécurité sanitaire de la Direction générale de la santé (DGS) afin de renforcer la gestion et la préparation aux crises », explique Sophie Chaumien-Czuwak, sous-directrice adjointe du pôle de préparation aux crises. Le Centre assure notamment la disponibilité des moyens de réponse (stocks des médicaments et des vaccins, ressources humaines…). Le changement climatique est l’un des défis les plus importants auxquels il faut se préparer. « L’enjeu est de recenser les vulnérabilités, d’améliorer nos stratégies de prévention et de réponse et d’adapter nos dispositifs pour protéger au mieux la santé des populations et renforcer la résilience du système de santé », souligne Cécile Henry.

Harmoniser la réponse face aux catastrophes

La préparation et la gestion sanitaire des vagues de chaleur constituent une priorité depuis la canicule de 2003. « Le plan canicule de 2004 a évolué en 2021 en instruction interministérielle coordonnée par la DGS », précise Cécile Henry. Ce protocole est activé chaque année du 1er juin au 15 septembre et repose sur cinq piliers : le dispositif national de vigilance météorologique de Météo-France, les outils de surveillance sanitaire de Santé publique France, les dispositifs Orsec pour la sécurité civile et Orsan Epi-Clim pour la santé, ainsi que le dispositif national d’appui et de conduite de crise pilotée par le Centre opérationnel de régulation et de réponse aux urgences sanitaires et sociales (Corruss) du Centre de crises sanitaires.

Les ARS peuvent déclencher leur plan Orsan Epi-Clim pour organiser la montée en puissance du système de santé et de mettre en œuvre des parcours de soins adaptés

Cécile Henry, Centre de crises sanitaires

Cet appareil global permet une réponse coordonnée en cas de phénomène météorologique potentiellement dangereux, avec des actions de communication et la mise en place de mesures de gestion, comme l’annulation d’événements ou l’organisation de maraudes pour sensibiliser les populations, l’adoption des bons gestes étant un élément essentiel pour limiter l’impact sanitaire.

« Les agences régionales de santé (ARS) peuvent déclencher leur plan Orsan Epi-Clim afin d'organiser la montée en puissance du système de santé et de mettre en œuvre des parcours de soins adaptés », détaille Cécile Henry, ajoutant que l’ensemble du dispositif a fait l’objet d’un travail d’optimisation important en amont des Jeux olympiques et paralympiques de 2024.

L’appareil, appliqué à l’Hexagone, est en train d’être étendu aux territoires d’Outre-mer, qui connaissent également depuis quelques années des épisodes de chaleur intense. « Les spécificités des territoires ultramarins devront être prises en compte, en adaptant les seuils de vigilance météorologique ainsi que les indicateurs sanitaires et les messages de communication », explique la cheffe de l’unité Doctrine et planification.

Un dispositif similaire permet également de faire face aux vagues de froid, avec une attention particulière portée aux personnes vulnérables, telles que les sans-abri et les personnes âgées.

Six projets de recherche santé à l’Inserm

Chaleurs intenses et hospitalisations, canicules et maladies neurodégénératives, stress thermique pendant la grossesse… L’Inserm finance six projets de recherche sur les liens entre changement climatique et santé. « Ce programme d’impulsion sert à attirer l’attention de la communauté sur le changement climatique et à contribuer à attirer des chercheurs. Des premiers résultats pourraient arriver en 2025, indique Basile Chaix, coordinateur scientifique. Ces projets fourniront des données supplémentaires qui, je l’espère, pourront encourager à l’action. »

Quant aux inondations, « elles entraînent des déplacements de population et des perturbations de nos infrastructures hospitalières », décrit Cécile Henry, soulignant l’hétérogénéité du niveau de préparation. Tandis que la Pr Brigitte Autran, présidente du Covars, rappelle que « les inondations aggravent le risque d'exposition aux agents infectieux, en particulier à des virus à gastroentérite et à des bactéries résistantes, du fait des débordements des eaux usées ».

Un travail de recensement des planifications sanitaires existantes a été engagé au niveau national pour identifier les points forts et les lacunes. « Des régions ont par exemple travaillé sur des modélisations pour identifier les zones susceptibles d'être touchées, et sur des plans d'action pour limiter les impacts. Notre objectif est de coordonner le partage d'expérience entre ARS et de structurer l’appui susceptible d’être apporté aux territoires. »

De son côté, le ministère de la Transition écologique lance chaque année une campagne de prévention afin de rappeler les bons réflexes, comme le fait de veiller à avoir chez soi un kit d’urgence permettant de tenir 72 heures.

D’autres épisodes extrêmes, tels que les sécheresses et les feux de végétation, font l’objet d’une attention particulière. On note aussi des risques plus spécifiques aux territoires d’Outre-mer, comme les cyclones et les séismes.

Concernant le risque infectieux, « ce sont les arboviroses, maladies virales transmises par les moustiques et les tiques, qui sont notamment en lien avec le changement climatique », note la Pr Autran. « Le réchauffement et les modifications de la biodiversité induisent des variations de géographie des vecteurs, qui tendent à aller de plus en plus vers le nord. Des maladies comme la dengue, le chikungunya ou la fièvre à virus West Nile, encore essentiellement tropicales, peuvent devenir des risques majeurs pour le territoire métropolitain », précise-t-elle.

L’approche One Health au cœur de la préparation

« Le risque de survenue de pandémie respiratoire peut également être augmenté, en particulier la grippe aviaire car le changement climatique modifie les migrations des oiseaux, indique la présidente du Covars. On assiste à une dissémination de la grippe aviaire dans de nombreuses espèces de mammifères, avec des cas humains de plus en plus fréquents. » Aucun cas de transmission interhumaine n’a encore été rapporté, mais il s’agit d’un risque surveillé de près par le Centre de crises sanitaires.

Celui-ci se prépare aussi au risque d’importation d’autres arboviroses, telles que la fièvre d’Oropouche, ainsi qu’à la « maladie X », terme utilisé pour décrire une maladie encore inconnue susceptible d’émerger.

L’approche One Health est au cœur de la préparation au risque infectieux. Elle permet de mutualiser les moyens et de partager les bonnes pratiques afin de renforcer la surveillance épidémiologique. « Nous travaillons sur le renforcement des capacités diagnostiques, de la lutte antivectorielle, des actions de prévention et de communication et sur les parcours de prise en charge puisqu’on s'attend à une augmentation de ce risque », liste Cécile Henry.

Pour la Pr Autran, « la recherche doit faire partie intégrante de la préparation ». Elle plaide pour des actions concertées aux niveaux national, européen et international afin d'améliorer les connaissances, notamment sur l’exposome, et les moyens diagnostiques, thérapeutiques et préventifs.

La question de l’adaptation est cruciale. La végétalisation, déjà entreprise dans certaines villes pour lutter contre les îlots de chaleur urbains, apparaît essentielle, une récente étude de Santé publique France ayant montré son bénéfice sur la mortalité. « Renaturer les villes pour améliorer leur résilience » est l’une des 52 mesures du 3e plan national d'adaptation au changement climatique (Pnacc), présenté le 10 mars par le gouvernement après des retards liés à l’instabilité politique du pays. Aménager les territoires, faire évoluer le bâti des établissements de santé et développer la culture du risque sont notamment au programme. Le Haut Conseil pour le climat estime toutefois dans un avis publié le 13 mars que « les financements favorables à l’adaptation dans le Pnacc 3 restent très insuffisants » et que « l’aggravation des impacts du changement climatique nécessitera d’augmenter le financement de l'adaptation ».

Des contre-mesures pour l’asthme

Le changement climatique pèse lourd sur la santé respiratoire, avec une forte augmentation prévisible de l’asthme et des allergies dans les années à venir, compte tenu de la relation étroite entre variation des températures, pollens allergisants et pollution. Lors du 29e Congrès de pneumologie de langue française, des contre-mesures ont été présentées, telles que le diagnostic environnemental et l’éviction des polluants sur le lieu de vie. Dans certaines régions, des conseillers médicaux en environnement intérieur (CMEI) peuvent intervenir au domicile sur prescription médicale pour toute suspicion de lien entre l’état de santé et le logement. À partir de cette évaluation, le patient peut bénéficier de conseils personnalisés.