Dr Anne Sénéquier, psychiatre et chercheuse à l’Iris : « Tirons les conclusions de ce qu’il se passe aux États-Unis »

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Publié le 04/04/2025
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Co-directrice de l’Observatoire de la santé mondiale de l’Iris (Institut de relations internationales et stratégiques) et psychiatre*, la Dr Anne Sénéquier analyse conséquences de la politique américaine sur la lutte contre le réchauffement climatique.

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LE QUOTIDIEN : Le président Donald Trump a annoncé le retrait des États-Unis de l'Accord de Paris de 2015 et sa sortie de l’OMS. Que cela implique-t-il ?

Dr ANNE SÉNÉQUIER : Les États-Unis font partie des plus grands émetteurs de gaz à effet de serre. Le fait qu’un acteur aussi important se désengage de l’Accord de Paris présente des risques pluriels, avec notamment des émissions qui vont très probablement repartir à la hausse. D'autre part, on peut craindre un effet domino de désengagement. L'Argentine du président Javier Milei a emboîté le pas aux États-Unis pour la sortie de l’OMS.

Déjà, dans un processus de reconfiguration de son budget, l’OMS doit aujourd’hui intégrer le fait que son premier bailleur – les États-Unis – se retire. Il est prévu d’augmenter la part des contributions fixes par rapport aux contributions volontaires, mais cela ne devrait être finalisé que pour 2030…

L’OMS s’appuie par ailleurs sur de nombreux centres d’expertise, dont beaucoup se trouvent aux États-Unis. Cette perte va freiner l’amélioration de la santé publique au niveau international. De plus, les données concernant la préparation et la prévention aux pandémies ne seront plus transmises par les États-Unis, ce qui peut amener un retard de réaction en cas d’urgence sanitaire de portée internationale.

Le concept One Health, porté par l’OMS pour lutter contre l’émergence de maladies zoonotiques, risque également de perdre en efficacité.

L’administration Trump censure les projets liés aux sciences du climat. Faut-il craindre un tel phénomène en France ?

L’administration Trump assume une négation de la science, avec notamment la fermeture des sites internet qui monitoraient la météorologie et le climat. Des personnes essaient d'archiver ces données, littéralement en train d'être jetées à la poubelle.

Les gouvernements populistes se servent de la science, de l'OMS ou encore de l’Accord de Paris comme bouc émissaire pour renvoyer la responsabilité d’échec politique et justifier le fait de vouloir « tout remettre d’aplomb ». Il y a véritablement besoin d'une force en face qui, pour l'instant, peine à émerger.

Oui, il faut craindre une telle situation en France. On voit les mêmes ingrédients se mettre en place en Europe avec la grogne de la population envers un système dysfonctionnel, la montée des extrêmes… Tirons les conclusions de ce qu’il se passe aux États-Unis. Il ne faut rien prendre pour acquis. Une crise majeure a le pouvoir de tout défaire…

L’instabilité politique en France est-elle un frein à la préparation au changement climatique ?

Chaque urgence est une raison d’ajourner cette préparation, pourtant primordiale pour l’avenir des Français. Et les nombreux changements de ministères depuis une dizaine d’années rendent impossible une politique cohérente, alors que cette préparation doit être pensée sur le temps long, en impliquant l'urbanisme, la santé, l'agriculture, l'éducation…

Nous sommes en train de reformater l'Observatoire de la santé mondiale de l'Iris en un observatoire de la santé, de l’environnement et du climat, pour travailler davantage sur la transversalité des thématiques et éviter les maladaptations qui découlent d’une approche verticale.

* La Dr Anne Sénéquier est également co-autrice d’un recueil de fiches, « Géopolitique de la santé », paru en 2023 aux éditions Eyrolles.

Propos recueillis par C. C.

Source : Le Quotidien du Médecin