Souvenir de carabin

Le jour où j'ai envoyé paître le n° 2 du service

Publié le 21/12/2018
la paix

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Crédit photo : S. Toubon

En 1967, j'étais externe au pavillon A de l'hôpital Edouard-Herriot de Lyon, dit « Grange Blanche ». C'était le service des urgences chirurgicales, traumatiques ou non. J'y étais en tant qu'externe (première année) en réanimation. La tâche consistait à surveiller les patients en coma plus ou moins profond pour déceler une aggravation. Il y avait aussi les tétraplégiques sous assistance respiratoire. Surveiller des patients en post-opératoire, etc, etc.

Un jour où j'avais terminé ma « tournée » un peu en avance, je décidais d'aller traîner du côté du bloc opératoire où semblait régner une certaine agitation. C'était le temps où, surtout dans les services d'urgence, on pouvait entrer avec une simple blouse blanche, sans bottes ni masque ni charlotte ni sarrau stériles.

La cause de cette animation était une jeune femme chez qui avait été diagnostiquée une grossesse extra-utérine avec hémorragie intra-péritonéale très importante. Si importante que la patiente était exsangue, en collapsus cardio-vasculaire et que, dans ces conditions, on ne pouvait pas l'anesthésier sans l'avoir, au préalable, déchoquée. Et pour cela il fallait lui transfuser du sang. Du sang, on en avait mais on n’arrivait pas à le perfuser efficacement faute d'avoir une voie veineuse à gros débit. Deux infirmières essayaient bien de trouver d'autres veines mais on les entendait gémir : « Je n'y arrive pas : les veines sont collabées. »

« Il faudrait une sous-clavière »

L'équipe chirurgicale était prête n'attendant que le feu vert des anesthésistes et commençait à s'impatienter. À un moment, quelqu'un dit : « Il faudrait une sous-clavière. » Cela consistait à placer un cathéter dans la veine sous-clavière avec un trocart à vanne. Elle permettait d'avoir une voie veineuse sûre pendant plusieurs semaines et, aussi, de mesurer la pression veineuse centrale. Mais, dans notre cas, il s'agissait surtout d'avoir un gros débit. « Il faudrait une sous-clavière. » Oui, mais personne ne se manifeste pour effectuer cette intervention. Je n'ai jamais su pourquoi, dans un service de chirurgie, il n’y avait pas, à ce moment-là, un médecin réanimateur.

Fureur du chirurgien qui se met à hurler : « Alors, il n'y a personne pour poser cette sous-clavière ? » Silence. « Qui est réanimateur ici ? » J'étais bien « réanimateur » mais à un échelon très subalterne et, en particulier, je n'avais jamais participé activement à une intervention. J'avais bien posé, auparavant, deux sous-clavières mais hors urgence et sous l'aide et le contrôle d’un plus expérimenté que moi. Et donc je ne me sentais pas du tout assez sûr pour pratiquer cette intervention dans des conditions si dramatiques où tout échec risquait d'entraîner une catastrophe. Il faut dire que cette petite intervention n'est pas si évidente que ça à réaliser. On ne voit pas, on ne sent pas la veine qu'on ponctionne, cachée sous la clavicule. On pique en respectant seulement des repères dans les trois plans de l'espace : la règle des trois fois 45°.

Passons sur ces détails techniques. Cette intervention n'est pas sans risque. Il y a le risque de ponctionner l'artère sous-clavière qui longe la veine. Ce n'est pas catastrophique mais il y a tout de même un risque d'hématome. Plus grave serait de piquer, du fait d'une erreur dans les repères, le dôme pleural qui est juste en dessous.

« Pas comme ça... »

On risque alors un pneumothorax qui aurait ajouté une détresse respiratoire à une détresse cardio-vasculaire majeure. Je reste coi encore quelques secondes mais quand le chirurgien hurle de plus en plus fort : « Alors, il n’y a pas un réanimateur ici ? »

Je ne peux plus reculer. Je suis le seul réanimateur. Je me signale. Je n'ai pas le temps d'expliquer ma très très faible expérience car je suis propulsé jusqu'à la table d'opération. On m'habille en un tournemain. On m'apporte le matériel. Sous les regards de tous les gens présents, sachant que toute erreur de ma part sera fatale à cette pauvre femme, je me lance dans mon intervention.

Ça se passe bien : je suis bien dans la veine. Ensuite, une petite série de manipulations pour installer le cathéter et le trocart à vanne. Déjà on me tend la tubulure de la transfusion pour que je la fixe sur le trocart. Le sang passe bien. Ouf ! le plus gros est fait. Il reste à fixer le cathéter à la peau puis faire un pansement stérile.

Et là, peut-être un peu déconcentré, je fais un pansement pas très orthodoxe et j'entends une voix, juste derrière moi, dire : « Pas comme ça… » Le stress accumulé et la peur de mal faire se libèrent, alors je hurle (chacun son tour) : « La paix !!! »

Je finis mon pansement toujours aussi original. Je me retourne : c'est l'assistante du patron (numéro deux du service) qui avait manifesté sa désapprobation sur ma technique de pansement et que j'avais proprement envoyée paître. Elle était peut-être aussi un peu penaude d'être arrivée après le combat… La jeune femme s'en tira, c'est l'essentiel et j'en fus quitte pour présenter mes plus plates excuses à l'assistante du patron qui ne pensait pas à mal mais qui n'avait pas évalué que j'étais une cocotte-minute prête à exploser.

Médecin généraliste à la retraite

Source : lequotidiendumedecin.fr