Pratique restée jusqu’ici marginale en psychiatrie, le recours à la téléconsultation a connu un véritable essor avec la crise sanitaire. Selon les données de la Caisse nationale d’Assurance maladie (CNAM), on comptait environ 600téléconsultations par semaine en psychiatrie (neuropsychiatres, psychiatres, psychiatres de l’enfant et de l’adolescent) au début de l’année, et plus de 40 000 téléconsultations hebdomadaires pendant le confinement, et même près de 60 000 la semaine du déconfinement, le 11 mai.
« Cela a été une découverte dans un métier où on est convaincu que le présentiel, le contact avec le patient sont fondamentaux », souligne le Dr Thierry Delcourt, psychiatre, vice-président du Syndicat national des psychiatres privés. « Du jour au lendemain, tout le monde a dû s’adapter », résume le Dr Élie Winter, psychiatre à Paris, soulignant que « la technique est à la fois sidérante d’efficacité et agaçante d’imperfections ».
Un complément dans la prise en charge
La téléconsultation s’est révélée complémentaire de la pratique en cabinet. « Si certains, sans être réfractaires aux nouvelles technologies, pouvaient avoir l’a priori d’un changement de la relation thérapeutique, l’expérience est globalement positive », observe le Dr Christophe Schmitt, psychiatre, président de la commission médicale d'établissement du Centre Hospitalier de Jury (Moselle).
La téléconsultation a d’abord permis de maintenir le lien avec les patients pendant le confinement et a offert une certaine souplesse et un confort « à des patients qui habituellement mettent trois quarts d’heure à venir au cabinet », note la Dr Françoise Duplex, psychiatre à Paris et à Saint-Ouen-l’Aumône (Val d’Oise).
Au-delà de ces aspects pratiques, certains praticiens y ont vu un apport pour la prise en charge. La rupture du cadre classique de la consultation a en effet pu permettre d’instaurer une nouvelle dimension dans les échanges. « En étant dans leur lieu intime, certains patients sont parvenus à parler de traumatismes qu’ils n’évoquaient pas en face-à-face, raconte le Dr Thierry Delcourt, qui a collecté des témoignages de confrères dans le Bulletin d'information des psychiatres privés, une revue dont il est le rédacteur en chef. La téléconsultation amène une horizontalité plus importante, une dimension plus chaleureuse. La confiance installée modifie la relation en présentiel. C’est un gain énorme ».
La pratique n’est pourtant pas généralisable. « Tout dépend du profil des patients et du type de relation que l’on a avec eux », estime le Dr Christophe Schmitt. « Pour les patients avec des pathologies graves, la téléconsultation n’était pas envisageable et le lien a été rompu pendant le confinement : certains se sont repliés sur eux-mêmes, d’autres se sont mis à errer dans la ville », relève le Dr Thierry Delcourt. De même, pour certains enfants atteints de trouble de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH), « la téléconsultation est très compliquée », juge la Dr Françoise Duplex.
Un cadre qui reste à définir
Après le confinement, la plupart des psychiatres ont maintenu une part de leur activité en téléconsultation, notamment pour permettre une consultation sans porter le masque ou pour les patients qui résident loin des structures de soins. Le nombre de téléconsultations en psychiatrie s’est ainsi maintenu à plus de 20 000 par semaine, après le confinement.
Reste que la banalisation de la téléconsultation en psychiatrie suscite des craintes dans un secteur en souffrance depuis de nombreuses années. « Le risque serait qu’on utilise la téléconsultation pour de mauvaises raisons, notamment économiques ou pour pallier la désertification médicale. Il ne faudrait pas que cela devienne un prétexte pour maintenir le statu quo », alerte le Dr Christophe Schmitt. D’autant que le présentiel reste fondamental, notamment pour la prise en charge des nouveaux patients.
Forts de cette expérience, les professionnels ont entamé une réflexion sur le cadre dans lequel la poursuite de la téléconsultation peut être envisagée. « Il nous faut encore définir une éthique autour de la téléconsultation, qui doit requérir les mêmes qualités qu’une consultation en présentiel », considère le Dr Thierry Delcourt. « Une réflexion est à mener sur la manière de l’intégrer dans nos pratiques habituelles, sur la place à donner à cette offre de soins, pour quels usages », ajoute le Dr Christophe Schmitt.
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