Fin 2022, l’homologation du Glyphosate accordée il y a 5 ans par l’Union Européenne va prendre fin. Souvenons-nous : le processus qui avait conduit à cette autorisation fut marqué par d’intenses controverses scientifiques et politiques et son intégrité fortement remise en cause. La monographie du CIRC ( Centre international de recherche sur le cancer dépendant de l’OMS) publiée en 2015 mit le feu aux poudres. Ses conclusions étaient claires : le Glyphosate est un cancérogène probable pour l’homme, certain pour l’animal et il est génotoxique. Pourtant, aucune agence réglementaire au monde ne partagea ces conclusions. La France, opposée en 2017 à son autorisation, soutient aujourd’hui la position du Groupe d’Évaluation du Glyphosate : il « remplit les critères d’approbation pour la santé humaine, tels que décrits dans le règlement (EC) No 1107/2009 » .
Pourtant, les données scientifiques nouvelles confortent l’expertise du CIRC. L’appréciation du caractère cancérigène nécessite l’examen des données chez l’homme, chez l’animal et celle des mécanismes d’action. Pour ce faire, la méthode du CIRC demeure la norme d’excellence en termes d’évaluation de cancérogénicité et porte sur la littérature publiée, par des experts sans conflits d'intérêt. La récente actualisation de l’expertise Inserm sur « Pesticides et santé » (« Pesticides et effets sur la santé : nouvelles données », 30 Juin 2021) vient conforter les résultats du CIRC. Le niveau de preuve chez l’homme progresse : les signaux mis en évidence dans les études cas-témoins retenues par le CIRC (excès de Lymphome Non Hodgkinien), sont confirmés par les résultats des méta-analyses et des grandes cohortes récentes chez les travailleurs les plus exposés. L’Inserm retient aussi le caractère génotoxique du Glyphosate et note que « ces effets sont obtenus pour de plus faibles concentrations de glyphosate utilisées sous forme de formulation complète par comparaison au principe actif seul ». Formulation complète qui correspond aux conditions réelles d’utilisation des produits, mais qui ne fait pas l’objet de tests réglementaires ! Or une substance génotoxique est considérée comme présentant des effets cancérigènes sans seuil. Ce qui pose question quand la contamination de la population atteint 20 à 40 % selon les études.
Divergences d'analyse entre CIRC et EPA
Pourquoi agences et CIRC arrivent-ils à des conclusions opposées ? Les agences et le CIRC n’examinent pas les mêmes données. L’étude de Benbrook (2019) portant sur la source des études prises en compte par l’agence américaine EPA et le CIRC pour apprécier le caractère génotoxique du Glyphosate, permet d’en comprendre les conséquences. Les agences, et ce n’est pas propre à l’EPA, s'appuient principalement sur les études réglementaires fournies par les industriels pour le dossier de renouvellement : 99 % étaient négatives (ne montrant pas de génotoxicité). Le CIRC a utilisé des études publiées dans des revues avec comité de lecture : 70 % étaient positives.
On souligne parfois que si le CIRC réalise l’appréciation du danger des substances, les agences sont chargées de l'évaluation des risques sanitaires, ce qui est une notion assez différente. Certes, sauf qu’en matière de pesticides, l’UE s’est dotée d’une approche par le danger – ne nécessitant pas d’évaluation des risques - pour les substances reconnues cancérigènes 1A (certains) ou 1B (présumés), justement dans le règlement pesticides de 2009. Pour le dire autrement, reconnu cancérigène 1B le Glyphosate ne pourrait pas être homologué. Or il s’agit du niveau correspondant dans la classification européenne à l’expertise du CIRC.
L’intégrité du processus d’évaluation est-elle en cause ? Elle le fut à l’évidence par le passé (cf. Monsanto papers). Mais elle persiste à travers le processus réglementaire actuel. Est-il besoin d’insister sur le biais majeur que constitue la prise en compte des seules études des industriels (Benbroock) ? Sur le caractère confidentiel des données examinées ? La non réanalyse des données fournies par les industriels a quant à elle conduit à écarter des éléments de preuve concernant la cancérogénicité dans les études animales, selon Portier (2020), ancien Directeur du National Toxicology Program américain. Selon l’étude de l’ONG SumOfUs, seules 7 % des études de génotoxicité du Glyphosate fournies par les industriels suivent les critères de qualité de l’OCDE les plus à jour… Cette tendance à ne pas respecter ses propres règles est malheureusement retrouvée dans d’autres dossiers comme celui de l’évaluation des perturbateurs endocriniens.
Les données scientifiques publiées depuis 2015 renforcent donc le niveau de preuve du caractère cancérigène d’une substance qui a largement contaminé la population, et qui présente aussi des propriétés de perturbateur endocrinien. Seront-elles prises en compte par l’évaluation européenne ? Le Glyphosate est devenu un marqueur de la volonté des gouvernements de faire évoluer mais aussi respecter les règles communautaires.
Inca : fiches repères Cancers et substances chimiques 2009
Guidance on the application of the CLP criteria, Guidance to regulation N° 1272/2008 on classification, labelling and packaging (CLP) of substances and mixtures Version 5.0 July 2017 ECHA
Charles M. Benbrook, How did the US EPA and IARC reach diametrically opposed conclusions on the genotoxicity of glyphosate‑based herbicides? » Environ Sci Eur (2019)
Portier, A comprehensive analysis of the animal carcinogenicity data for glyphosate from chronic exposure rodent carcinogenicity studies, Environmental Health (2020)
Health and Environment Alliance: «Revealed: EU Glyphosate assessment was based on flawed science »
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Le glyphosate tue autant qu’il ravage la biodiversité.
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Le glyphosate, un perturbateur endocrinien cancérigène et génotoxique